Sur tout le territoire national, des centaines de femmes et d’hommes continuent d’attendre. Attendre un premier rendez-vous. Attendre l’enregistrement d’une demande d’asile. Attendre l’octroi ou le renouvellement d’un titre de séjour. Attendre une réponse de l’administration. Attendre simplement que leurs droits soient reconnus et respectés.
En Seine-Saint-Denis, cette attente est devenue un mode de vie imposé. Dans les permanences associatives, dans les centres d’accueil, dans les bureaux des travailleur.euse.s sociaux.ales, les permanences d’élu.e.s locaux.ales ou nationaux.ales, les récits se ressemblent.
Des personnes passent des semaines à attendre un rendez-vous. Certaines perdent leur inscription universitaire, leur contrat de travail ou d’alternance parce qu’elles ne sont plus en mesure de présenter un titre de séjour valide à leur employeur. D’autres se retrouvent privées de prestations sociales ou menacées de perdre leur logement alors même qu’elles respectent scrupuleusement les démarches, de plus en plus complexes et contraignantes, qui leur sont imposées.
C’est désormais la réalité quotidienne des personnes étrangères en France, dont les vies sont suspendues à des procédures dissuasives, inhumaines et interminables. C’est dans ce contexte que s’ouvre cette Journée mondiale des réfugié.e.s.
Une journée qui devrait être consacrée à la protection des plus vulnérables mais qui intervient au moment où, partout en Europe et en France, les politiques migratoires se durcissent, les dispositifs de contrôle se renforcent et les discours de racistes gagnent du terrain.
En Europe, le même mouvement semble à l’œuvre. Sous la pression des forces nationalistes et d’extrême droite, mais aussi parce que nombre de gouvernements traditionnels ont fini par l’intégrer dans leurs grilles de lecture, la question migratoire est désormais abordée presque exclusivement sous l’angle de la sécurité, du contrôle des frontières et de la réduction des arrivées.
Les demandeur.euse.s d’asile n’est plus d’abord perçu comme une personne ayant besoin de protection ; il devient un dossier à filtrer, un flux à contenir, et une menace potentielle qu’il faudrait tenir à distance. Cette semaine, le Parlement européen a passé un cap dans l’inhumanité en votant la possibilité, pour les Etats membres, de créer des « hubs retour », c’est-à-dire la création de centres dans des pays tiers, « accueillant » les personnes non désirées. Dans des pays avec lesquels elles n’ont aucun lien, ne parlent pas la langue et n’auront pas d’avenir. Ces dispositifs se mettent en place par du « gagnant-gagnant », via le soutien financier à des pays parfois peu démocratiques.
Nous assistons donc, peu à peu, à constitution d’une Europe forteresse, qui se déshonore jusqu’à externaliser ces frontières. La France n’échappe malheureusement pas à cette logique. Depuis plusieurs années, les débats relatifs à l’immigration et à l’asile semblent enfermés dans une forme de compétition permanente où chaque nouvelle réforme doit apparaître plus restrictive que la précédente, où chaque responsable politique se sent contraint d’afficher davantage de fermeté que son voisin, et où la complexité des situations humaines disparaît progressivement derrière des slogans simplificateurs et stigmatisants.
L’allongement de la durée de rétention administrative votée au parlement cette semaine s’inscrit pleinement dans cette tendance. Derrière les débats techniques, derrière les arguments juridiques et les considérations de gestion, il faut avoir le courage de regarder la réalité en face : il s’agit de permettre l’enfermement plus longtemps de personnes dans des conditions terribles, en invoquant des arguments sécuritaires qui jouent sur les peurs pour mieux diviser la population.
Cette confusion est d’autant plus préoccupante qu’elle participe à installer dans les esprits une association dangereuse entre immigration et délinquance. À force d’entretenir l’idée que l’étranger représente un risque, à force de multiplier les discours alarmistes et les amalgames, on finit par rendre acceptable ce qui devrait au contraire nous interroger profondément : la banalisation de l’enfermement et de la déshumanisation comme réponse politique à des situations administratives. Comme si l’absence d’un document ou la contestation d’un droit au séjour justifiait, aux yeux d’une partie du public, la privation de liberté.
Cette dérive s’accompagne d’un phénomène tout aussi inquiétant : la multiplication des initiatives visant à désigner les réfugiés et plus largement tous les étrangers, et ceux qui les accompagnent, à la suspicion publique. L’affaire du site « MaFrance », qui recense notamment les centres d’accueil pour demandeurs d’asile, en constitue une illustration particulièrement préoccupante.
Que cherche-t-on exactement lorsque l’on établit des cartes recensant des lieux d’hébergement destinés à accueillir des personnes particulièrement vulnérables ? Quel est l’objectif réel poursuivi ? L’étranger devient une présence problématique dont il conviendrait de signaler l’existence.
Ce qui est en jeu aujourd’hui dépasse largement la seule question migratoire. Ce qui est en jeu, c’est la victoire progressive d’un récit politique qui s’est imposé dans une grande partie du débat public, relayé par des médias qui ne cachent plus leur xénophobie.
Pendant longtemps, les thèses de l’extrême droite étaient combattues parce qu’elles étaient identifiées pour ce qu’elles étaient : une remise en cause de l’universalisme républicain et de l’égalité entre les êtres humains. Aujourd’hui ces thèses sont fortement banalisées. À force de courir derrière l’extrême droite, une partie de la classe politique a fini par reprendre ses mots, ses obsessions et parfois même ses raisonnements racistes.
Lorsque l’on parle davantage des prétendus dangers de l’immigration que des drames de l’exil sur fond de guerre, de misère, de déplacement lié au réchauffement climatique; lorsque l’on consacre plus d’énergie à allonger les durées de rétention qu’à garantir l’accès effectif au droit d’asile ; lorsque l’on transforme des centres d’accueil en objets de polémique nationale plutôt que de s’interroger sur les moyens de mieux accompagner les personnes qui y sont hébergées, c’est qu’un seuil a été franchi.
En cette Journée mondiale des réfugiés, il ne suffit donc pas de célébrer des principes ou de rappeler notre attachement aux droits humains. Encore faut-il avoir le courage de les défendre lorsqu’ils deviennent impopulaires, lorsqu’ils sont attaqués et lorsqu’ils dérangent les calculs électoraux du moment.





