Pour paraphraser Shakespeare, ‘’ il y a quelque chose de profondément pourri au Royaume de France ‘’ de célébrer, chaque mois de juillet, la vitalité de la création culturelle à Avignon tout en organisant, le reste de l’année, l’asphyxie budgétaire de celles et ceux qui la font vivre et la rendent possible.
Le Festival d’Avignon bat son plein, les affiches recouvrent les murs, les salles débordent de spectateurs, toute la ville bruisse de mots, de musique, de théâtre.
Depuis près de quatre-vingts ans, Avignon affirme haut et fort que la culture est nécessaire, qu’elle bouscule, qu’elle fait réfléchir, qu’elle donne des émotions. Que cela soit dans le festival ‘’in’’ ou le ‘’off’’, partout, la même ferveur artistique, la même passion sur les planches.
Pourtant, l’heure est grave et le monde de la culture est sonné. Les annonces de nouvelles coupes budgétaires pour la fin 2026 frappent le spectacle vivant, les compagnies, les lieux culturels, les festivals, les collectivités. Ces dernières déjà asphyxiées depuis des années n’ont souvent plus le choix et rognent leurs dépenses dans tous les secteurs, dont la culture. L’emblématique Théâtre des Amandiers, de Nanterre, plus grand théâtre de banlieue, d’Europe, risque de voir sa subvention diminuer de 800 000 euros. Ce n’est hélas pas le seul, et 28 structures d’envergure nationale sont concernées, mettant à mal des mois de travail pour la programmation de la saison prochaine.
Et à ceci s’ajoutent, le choix de certaines collectivités, de droite ou d’extrême droite, de supprimer, non pour raisons financières mais par pure idéologie, les subventions de certains lieux culturels qui ne leur plaisent pas, qui les dérangent. Et à l’inverse, il est de plus en plus fréquent que l’extrême droite fasse le choix d’investir dans des spectacles historiques pour réécrire un nouveau récit national, et pour diffuser leurs idées nauséabondes, réactionnaires ou révisionnistes.
Les professionnels tirent la sonnette d’alarme et réclament un moratoire face à des réductions de crédits qui mettent en péril tout un écosystème et leur avenir. Ces nouvelles annonces interviennent après une première baisse de 173 millions d’euros en 2026 sur le budget de l’Etat.
Quel étrange paradoxe. On applaudit les artistes pendant trois semaines, puis on leur retire les moyens de créer le reste de l’année.
Une politique culturelle ne se résume pas à quelques inaugurations ou à de beaux discours vantant l’exception culturelle française, vantant ce festival hors norme. Elle se mesure à un budget, à des moyens au soutien de la libre création.
Quand on réduit les financements de la culture, ce ne sont pas seulement des spectacles qui disparaissent. Ce sont des emplois, ceux des intermittents et des intermittentes, déjà fortement impactés par la précarité de ce statut, sans cesse attaqué. Ce sont également des ateliers et des interventions dans les écoles, des résidences d’artistes dans les quartiers populaires et dans les territoires ruraux. Ce sont également des théâtres qui programment moins, des compagnies qui renoncent à tourner, des jeunes qui n’auront jamais accès à un théâtre, souvent vu encore comme des lieux réservés à une ‘’élite’’.
Là encore pour paraphraser Shakespeare « il y a vraiment quelque chose de pourri au royaume de France », avec d’un côté, parvenir à trouver des milliards pour soutenir les grandes fortunes ou à distribuer certaines aides sans contrepartie, et de l’autre, ne jamais garantir l’accès de toutes et tous à la création.
Jean Vilar avait voulu faire d’Avignon le théâtre du peuple. Une culture exigeante, populaire, ouverte à toutes et tous. Cette ambition reste d’une brûlante actualité. À l’heure où les fractures sociales s’aggravent, où les discours de haine prospèrent, où le repli sur soi gagne du terrain, investir dans la culture est un enjeu démocratique.
La culture ne coûte pas trop cher. Son abandon si.
Alors pour qu’Avignon et tant d’autres festivals restent une fête, les artistes, les techniciens et techniciennes, les administrateurs et administratrices, les intermittent.e.s, les directeurs et directrices de lieux culturels demandent simplement les moyens pour continuer leurs métiers, pour continuer à nous faire rêver, à transporter nos imaginaires loin de la triste réalité contemporaine.





