Il y a quatre-vingt-dix ans, le 3 mai 1936, le peuple de France ouvrait une séquence politique qui allait marquer durablement notre histoire : la victoire du Front Populaire aux élections législatives.
Plus qu’une coalition électorale, composée des radicaux, des socialistes et des communistes, c’est la victoire d’un élan, d’un espoir, et de l’irruption du monde du travail dans la sphère politique face notamment à la montée de l’extrême droite en France et en Europe.
Plusieurs mois avant cette victoire, les forces de gauche, des syndicats, des associations font déjà front, ensemble, dans un contexte de haine antisémite, face aux menaces qui pèsent sur les libertés et avec un mot d’ordre qui résume les enjeux et les besoins : Pain, Paix, Liberté.
Mai 1936 est la démonstration éclatante que lorsque le peuple s’unit, il gagne.
Car la victoire électorale n’aurait rien été sans la mobilisation sociale et populaire. Ce sont les occupations d’usines, les ateliers investis par des ouvriers déterminés, les chants et les débats dans les entreprises qui ont imposé au patronat et aux puissances d’argent des conquêtes devenues fondatrices.
Sous l’impulsion de Léon Blum, avec le rôle décisif du Parti communiste français, de la Section française de l’Internationale ouvrière et de la Confédération générale du travail, la France s’est dotée des congés payés, d’un temps de travail abaissé à quarante heures par semaine, de conventions collectives protectrices pour les salariés.
Ces mesures peuvent sembler aujourd’hui évidentes. Elles furent, en leur temps, une révolution. Pour la première fois, le temps libéré, le droit au repos, l’accès aux loisirs entraient dans la vie des classes populaires. Un conquis social qui profite encore aujourd’hui à toute la société.
Le Front populaire fut aussi une réponse politique à une crise mondiale. L’Europe voyait monter les fascismes, la guerre civile ravageait l’Espagne, la démocratie vacillait, pourtant. En France, les ligues d’extrême droite avaient tenté de renverser la République en février 1934. Face à cette menace, l’unité des forces progressistes n’était pas un slogan, mais une nécessité historique. Elle démontra que l’on peut opposer à la haine la solidarité, à la division la fraternité, au repli nationaliste l’idéal républicain et social.
Quatre-vingt-dix ans plus tard, si l’héritage reste bien vivant, il n’occulte pas les difficultés engendrées par le système capitaliste. Les inégalités explosent et le travail se précarise. Les services publics sont affaiblis par des décennies de politiques libérales. Le pouvoir de la finance s’impose trop souvent au détriment de l’intérêt général. Et l’extrême droite prospère, instrumentalisant les colères, désignant des boucs émissaires, opposant les travailleurs entre eux.
Dans ce contexte, le Front populaire nous transmet une double leçon.
D’abord, rien ne se conquiert sans mobilisation populaire. Les avancées sociales ne sont jamais offertes : elles sont arrachées.
Ensuite, l’unité est une construction exigeante. Elle suppose le respect des forces en présence, la clarté des objectifs, la fidélité aux engagements pris devant le peuple. En 1936, communistes, socialistes, radicaux et syndicalistes n’avaient pas gommé leurs différences : ils avaient choisi de les dépasser pour répondre à l’essentiel.
Le Front populaire de 1936 ne fut pas un long fleuve tranquille. Il affronta les pressions des marchés, les sabotages patronaux, les divisions internes, les contraintes internationales. Il connut aussi des limites et des échecs. Mais il a laissé une trace indélébile : celle d’un moment où la République sociale a avancé à grands pas, où la démocratie s’est enrichie de la participation active du monde du travail.
À l’heure où certains rêvent d’effacer les conquêtes sociales du siècle passé, notre devoir est de les défendre et de les étendre.
À l’heure où le fatalisme gagne du terrain, nous devons rappeler que l’histoire n’est pas écrite d’avance. En 1936, beaucoup affirmaient que c’était impossible. Le peuple de France a prouvé le contraire. En 2024, le scénario funeste d’une arrivée au pouvoir de l’extrême droite a été déjoué. Le Nouveau Front Populaire, bâti dans l’urgence démocratique suite à la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024, a choisi le même chemin, celui du rassemblement et des mesures fortes : redonner du pouvoir aux salariés dans l’entreprise et conquérir de nouveaux droits, engager une planification écologique ambitieuse, renforcer les services publics, défendre la paix dans un monde traversé par les tensions et les guerres.
Pour l‘Humanité, ce 90ᵉ anniversaire n’est pas une simple commémoration tant notre journal fut au cœur de ces combats, popularisant les luttes et relayant les grèves massives et joyeuses du printemps 36.
Grâce à l’apport d’historiens et d’historiennes, ce hors-série revient sur la genèse de ce moment historique et refait vivre les grandes figures de cette époque. Il ne s’agit pas de célébrer un âge d’or mythifié et archaïque, mais au contraire, de transmettre aux nouvelles générations la conviction que la justice sociale, l’égalité, la fraternité ne sont pas des mots creux, mais des objectifs concrets pour lesquels il vaut la peine de s’engager.
90 ans après, les similitudes historiques existent et nous obligent face au péril. Le Front Populaire doit être l’occasion de redonner à notre peuple confiance en sa propre force de transformation sociale et écologique.





