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OTAN: La marche (militaire) du monde

Les 15 et 16 mai derniers, la Finlande et la Suède ont fait part de leur intention de rejoindre l’Alliance atlantique. Une décision historique pour deux pays qui ont construit leur place dans le concert des nations d’après 1945 par la neutralité et le refus de solutions guerrières à de nombreux conflits. Depuis la fin de la guerre froide, cette neutralité avait déjà été battue en brèche. Le Danemark, déjà impliqué dans l’OTAN, a quant à lui décidé par référendum le 1er juin de rejoindre la politique européenne de défense. Le sommet qui s’est tenu à Madrid le 30 juin dernier a entériné ces démarches.


L’agression russe en Ukraine a définitivement fait basculer ces Etats dans les bras de l’OTAN. Le pari de Poutine, qui voulait retrouver une aire d’influence russe, a produit l’effet inverse en réhabilitant l’alliance militaire dirigée par les Etats-Unis, considérée en « état de mort cérébrale » des deux côtés de l’Atlantique il y a tout juste trois ans. Désormais, la Russie et dans une moindre mesure la Chine, sont qualifiées de menaces stratégiques et mis sur le même plan que le danger terroriste. La guerre en Ukraine est donc une accélération de cet affrontement géopolitique, voire civilisationnel si on prend en compte l’accueil fait aux amis du « monde libre » invités en marge du Sommet notamment de la région Pacifique (Inde, Australie, Nouvelle-Zélande, Corée du Sud, Japon). Le plan du G7, qui s’est tenu juste avant en Allemagne, d’investissements dans les infrastructures (600 milliards) cherche à regagner les cœurs et les soutiens d’une partie du monde. L’affrontement sera donc aussi économique.


Moscou avait anticipé ce durcissement avec la création de douze bases militaires dans l’Ouest du pays à proximité immédiate de l’Europe et des frontières élargies de l’Alliance atlantique.


Nous ne pouvons que déplorer un tel développement militaire à l’heure où la diplomatie devrait dominer le débat public pour faire cesser les combats en Ukraine. Cyniquement, le peuple ukrainien semble être relégué au second plan dans cette histoire surtout quand on sait que d’autres affrontements se jouent. Le sacrifice des Kurdes, condition posée par la Turquie pour l’entrée dans l’OTAN de la Suède et la Finlande qui accueillent de nombreux réfugiés de ce peuple, est un scandale. Qualifiés de terroristes, les Kurdes et leurs organisations, dont le PKK, sont encore une fois sacrifiés pour de basses considérations. La Turquie, démocrature ou régime illibéral, qui réprime toute opposition, ne semble gêner nos démocraties occidentales, fait du chantage pour recevoir des subsides afin de résorber ses difficultés économiques en instrumentalisant les migrant·e·s qu’elle héberge ou en faisant accepter sa future intervention militaire au Nord de la Syrie pour créer une zone tampon qui causera un nettoyage ethnique. Notre solidarité envers les Kurdes sera entière.


Alors que nous craignions à juste raison les menaces quant à l’usage de l’arme atomique au début du conflit, nous avons tendance à banaliser la militarisation des relations internationales. L’invasion russe marque en effet un tournant. Moscou déploie son arsenal militaire bien évidemment et les marchands d’armes occidentaux également, soutenus par les Etats-Unis et l’Union européenne, en alimentant la défense ukrainienne. Les machines de guerre s’auto-alimentent, non seulement sans résoudre les problèmes politiques, mais en les aggravant. Les faucons et va-t-en guerre sont désormais les conseillers politiques, les penseurs qui trustent les équipes de pouvoir. Côté russe, ils souhaitent restaurer la puissance de la Grande Russie, abhorrent Lénine qui a reconnu les nationalités dans l’ex-URSS (Poutine parle d’une erreur historique d’avoir permis l’existence de l’Ukraine dans la fédération) et évoquent une faillite morale de la civilisation occidentale. Pour les Etats-Unis, c’est la destinée manifeste en menant le combat (la croisade ?) pour le leadership mondial et la démocratie. Malgré l’expérience calamiteuse au Moyen-Orient de l’application de cette grande théorie, qui peut oublier que Washington défendra avant tout ses intérêts ?


L’objectif annoncé de l’OTAN d’engager 2% des dépenses militaires par Etat membre constitue un dangereux contresens. A l’heure de crises multiples qui nécessitent des investissements massifs pour le développement économique, la transition écologique ou encore la santé, le renforcement des investissements militaires vont ralentir de tels objectifs. Le sommet actuel qui s’est tenu récemment en a été la démonstration : les 27 s’engagent à reconstituer les stocks d’armement après avoir livré leur matériel à l’Ukraine, soit une somme estimée à 500 milliards. L’embargo européen qui vise à se soustraire des hydrocarbures russes va flécher 200 milliards du plan de relance post-Covid, initialement porté vers la transition écologique vers la souveraineté énergétique, opposant ainsi sortie des énergies fossiles et indépendance vis-à-vis de la Russie en s’orientant vers l’achat de gaz de schiste américain ou d’autres sources pétrolifères au Moyen-Orient ! Par ailleurs, faut-il rappeler que toutes les crises qui se sont soldées par un renforcement du déploiement militaire ont montré leurs échecs sans résolution des causes profondes des conflits. Les interventions successives depuis le début du siècle en Afrique ou au Moyen-Orient en sont la preuve. Si la guerre est la continuité de la politique par d’autres moyens, selon la fameuse expression de Clausewitz, faut-il que la guerre économique et demain l’engrenage militaire soient acceptés tels quels ?


L’Europe se fourvoie dans une fuite en avant qui pourrait lui être fatale. Si certains saluent l’avancée vers une Europe de la défense, celle-ci ne constitue pas du tout à l’heure actuelle un espace de coopération entre Etats mais un outil supplémentaire de vassalisation au pilotage étatsunien de l’OTAN. Encore une fois, l’Union européenne se construit en simple supplétif de Washington avec trois risques. D’abord, elle perd toute autonomie dans la production d’une stratégie autonome vers des objectifs de coopération, de maintien de la paix et par une dépendance totale aux équipements de l’industrie américaine. Ensuite, elle prend le risque de suivre les Etats-Unis dans des aventures dangereuses avec la Chine. La sortie de Joe Biden à l’adresse de Pékin contre une éventuelle aventure militaire à Taïwan n’est d’ailleurs pas anodine dans la période. L’OTAN reste le bras armé de Washington et après avoir élargi ses interventions au-delà de ses missions originelles depuis 20 ans (interventions en ex-Yougoslavie puis en Afghanistan), elle ne s’interdirait plus d’aller jusque dans le Pacifique. Enfin, quid des armes fournies en Ukraine et qui pourraient demain finir dans les réseaux de contrebande en Europe et au-delà avec des conséquences terribles ?

Les nouveaux fronts de la guerre de demain, dans l’espace ou le cyber-espace, sont autant de terrains de guerres totales qu’investissement les partisans d’un ordre mondial militarisé, basé sur l’affrontement des blocs. A l’heure d’une mondialisation qui évolue vers des affrontements économiques, les dépenses militaires en progression semblent valider cette marche du monde.


Les objectifs de notre époque méritent mieux que de servir les intérêts économiques de conglomérats industriels de l’armement. L’Europe ne peut plus être le théâtre d’un conflit de blocs et doit résoudre ses problèmes de sécurité collective par la voie politique et diplomatique. Il faut répondre aux défis de notre temps pour éviter les fuites en avant militaires et avancer vers le désarmement global. Les peuples seront la clé pour atteindre ces objectifs.




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