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Souvenirs des Girondins de Bordeaux

Malgré le résultat d’hier soir à Brest et la victoire 4 buts à 2, les Girondins de Bordeaux sont définitivement relégués. Et alors que toute la France célèbre le fait que Mbappé reste au PSG, je ne peux m’empêcher de ressentir une immense tristesse pour le club au scapulaire, avec lequel j’ai pourtant tant de souvenirs.


J’avais douze ans, je jouais au rugby depuis quelques années après m’être essayé au judo. Je préférais déjà le sport collectif, vecteur de solidarité, de fraternité, de dépassement de soi au service d’un collectif. Ces valeurs, je les ai trouvées dans le rugby, au sein de mon club de toujours, et qui restera l’unique : l’US Bouscat. Dix-sept ans en tant que joueur et surtout éducateur, au service de mon club et des enfants.

J’ai toujours aimé tous les sports : JO, championnats du monde… je peux m’extasier d’une compétition de pétanque sur la chaîne l’Equipe à 4 heures du matin tout autant que me régaler d’un match de handball de 4ème division. J’aime surtout l’ambiance des matchs au stade, là où l’on peut boire un coup, chambrer ses copains et se régaler avec eux d’une belle action, ou refaire le match jusqu’au bout de la nuit. Le sport est un formidable vecteur de lien social. Dans une équipe ou un stade, le temps d’un match, toutes les classes sociales, du virage jusqu’au salon VIP, vibrent pour le même match.


D’aussi longtemps que je me souvienne, j’ai toujours aimé aussi le football. Ou plus particulièrement, les Girondins de Bordeaux. Mon premier souvenir des Girondins remonte à 1996, plus précisément le 19 mars 1996. Et cette année-là, j’allais tomber définitivement amoureux du club au scapulaire.


Après un début de saison commencé très tôt, qui a vu les Girondins remporter la première coupe Intertoto, à l’époque où il y avait déjà trois coupes d’Europe, les Bordelais se hissent jusqu’en quart de finale. Face au grand Milan AC. Maldini, Desailly, Baresi, Roberto Baggio, l’immense Georges Weah et un petit jeune, Vieira. Les noms me faisaient rêver, et je les pensais imbattables. Comme beaucoup de monde. Après avoir perdu 2 à 0 à l’aller à San Siro, on ne donne pas cher de l’équipe de Huard, Lizarazu, Zidane, Dugarry, Tholot, Dogon, Grenet et Witschge.

J’en oublie sûrement, mais voilà les noms qui me reviennent en cet instant. Toute la semaine, je demandais à ma mère de voir le match. Trop ”petit” pour aller au stade, le match était retransmis sur Canal +. Problème, nous n’avions pas cette chaîne payante. On habitait une petite cité, pas loin de l’usine Saft où travaillait ma mère. Myriam et Francis, qui bossaient aussi à l’usine, avaient un abonnement. Le rêve ! D’une grande gentillesse, ils nous ont accueillis, ou plutôt ils m’ont accueilli, pour voir le match.


J’ai compris très tôt, comme nous n’étions pas une grande famille, qu’il existait aussi une famille de cœur. Celle de l’usine, celle de la solidarité ouvrière. Ma mère était entrée à la Saft après un ou deux passages dans d’autres usines, dont Chambourcy. La Saft, usine de batteries, bordait notre quartier, Bacalan, quartier ouvrier, de dockers, terre d’immigration, de celles et ceux qui ont construit la France, terre, aussi, de la plus grande aire d’accueil des gens du voyage, mais aussi des forains qui venaient deux fois par an installer les manèges sur la place des Quinconces. Ce quartier toujours eu une âme particulière. D’ailleurs, on n’est pas bordelais, mais bacalanais. À la Saft, ma mère retrouva ses amis du quartier avec qui elle avait grandi. Elle y passera toute sa vie, derrière la chaîne, et à lutter avec ses camarades.


Ce soir-là, donc, Mimi et Francis, nous accueillaient. J’ignore pourquoi, mais je me souviens du match comme si c’était hier, du but de Tholot et du doublé de Duga sur, je crois, deux passes décisives de Zizou. Il n’était pas encore le héros de 98, mais il était déjà un artiste.

Mais moi, j’étais fou de Duga, le double buteur. Ma mère me racontait que c’était la grand-mère de Duga qui l’a fait rentrer à la Saft avec l’aide du grand père, qui devait être contremaître. Voir marquer Duga, c’était comme voir marquer la famille.


Dans mes souvenirs, je me rappelle que nous perdions la finale face au grand Bayern. Qu’importe, j’étais bien décidé, l’année suivante, à aller découvrir le Parc Lescure pour voir les Girondins ”en vrai”. Après avoir longuement ”tanné” ma mère, elle trouva, comme toujours, la solution. Un camarade et ami de l’usine, Jean-Pierre, s’y rendait régulièrement. Il proposa de m’emmener. Mais tous les héros de l’épopée en coupe d’Europe étaient partis. Liza à Bilbao, Zizou à la Juve et Duga au grand Milan AC.

Rami était maintenant au goal, Pavon et Diabaté au milieu, Micoud en meneur, et Wiltord et Laslande devant. Lilian Laslande, celui qui, l’année précédente, avec Auxerre, avait mis ce but sublime face à Dortmund, un retourné acrobatique, but refusé injustement. Il était là et j’allais le voir. Et bien sûr, le grand Papin. JPP. Le goléador, un peu en fin de carrière, mais qui faisait le jeune que j’étais.


Je découvris le Parc Lescure et le virage sud, quand il n’y avait pas encore de sièges – qui ne furent installés que l’année d’après, pour la Coupe du Monde, car tout le monde devait être assis. On était donc debout et il fallait trouver le meilleur endroit en ”priant” qu’un grand ne se place pas devant ou fume des clopes pendant tout le match. On se mettait toujours au même endroit : vers le bas du virage, à gauche. J’aimais l’ambiance, cette rencontre avec ce public populaire, les Ultramarines et les Devils qui chantaient à tue-tête de la première à la quatre-vingt-dixième minute. Allez, allez, Bordelais… Je n’ai jamais compris pourquoi le football professionnel a décidé de mener une guerre contre les supporters, leurs chants, leurs tifos, leurs feux de Bengale (avec quelques précautions,) leur préférant des supporters aseptisés qui paient leur place la moitié d’un SMIC pour voir un match. Car un vrai supporter chante, quoi qu’il arrive. Que son club gagne ou perde. Qu’il pleuve, neige ou fasse 35 degrés. Il chante, mais évidemment sans insulte ni propos racistes ou homophobe, comme on a pu en entendre parfois, et dans le respect de tous.


Cette même année, lorsque Jean-Pierre ne pouvait pas m’emmener, c’était ma mère qui m’accompagnait. Je ne voulais rater aucun match, même celui face au dernier du classement ou le premier tour de la Coupe de France. Elle m’emmenait aussi régulièrement au Haillan voir les entraînements. J’ai gardé d’innombrables souvenirs et des autographes. Pendant très longtemps, j’ai gardé ce ballon des Girondins signé par tous les joueurs de 1999. J’ai dû le perdre, à mon grand regret, lors de mon dernier déménagement.


Le plus gentil et le plus sympa, celui qui prenait toujours le temps de prendre des photos et de signer un autographe, c’était la légende Papin. Je crois que la même année, j’ai dû lui demander au moins quinze autographes. Il pensait sûrement que j’en faisais trafic sous le manteau pour les revendre au collège, car à la fin de la saison, il me reconnaissait : « Mais alors, tu as déjà perdu celui de la semaine dernière ? ».


Là aussi, le sport doit apprendre humilité et gentillesse, et surtout partage avec les supporters et particulièrement les jeunes. Aujourd’hui, quand je vois les stars mépriser les jeunes fans et descendre du car, écouteurs sur les oreilles, et ne pas avoir ni un geste, ni même un regard pour tous ces jeunes qui les attendent, je me revois minot en train d’attendre une heure pour approcher mes héros. Bien sûr que c’est ”chronophage”, bien sûr qu’ils ne sont après tout que des êtres humains. Avec leurs soucis, leurs peines et leurs questions personnelles. Et parfois pressés après un entraînement. Mais ces jeunes voient les sportifs comme des héros, et il est aussi important et indispensable de le leur rendre un peu.


L’année suivante s’ouvrait une nouvelle ère : la saison 98-99. Avec les copains, Bob, Olivier et Yohann, on s’était organisés. Nous voulions aller voir les matchs ensemble et le mieux, comme nous voulions assister à chacun d’entre eux, c’était de prendre un abonnement. Mais évidemment, le prix n’était pas donné. Quand ma grand-mère me l’offrit, j’étais aux anges. Nous avions quinze ans et enfin, nous allions pouvoir y aller seuls. Nos parents se relayaient pour nous accompagner, même si le père de Bob se retrouvait souvent à faire le chauffeur, puisqu’il nous emmenait et venait nous chercher une fois le match terminé.


Ali Benarbia avait renforcé l’effectif. Nous ne le savions pas encore, mais nous allions vivre une année ”de dingue”, qui allait conduire les Girondins à gagner le championnat la dernière journée, à un point devant Marseille. L’OM, l’ennemi héréditaire qui avant cette année n’avait pas réussi à gagner pendant plus de quarante-quatre ans à Bordeaux. J’en ai vu des Bordeaux-OM. Je crois que sur les vingt dernières années, je n’en ai loupé quasi aucun. Et en 99, le match avait dû avoir lieu en décembre ou en janvier, car il faisait froid. On avait gagné 4 à 1 dans un match très tendu. Mais quelle joie !


Avant la dernière journée en 99, nous avions un point d’avance sur Marseille. Si on gagnait face au PSG, nous étions champions. Après un match insoutenable, nous avions gagné 3 buts à 2, avec un but de Feindouno à la fin. Je me rappelle la joie, la fête au Haillan et aussi place des Quinconces.


Au cours des dix années, qui ont suivi, j’ai tout vécu : les déplacements en bus, avec les Ultramarines à Toulouse et Nantes, les épopées européennes, le deuxième titre en 2009, les amis qui se sont ajoutés comme Fonfon et Fred, avec qui je fus abonné mes dernières années, les joies, les peines, l’ennui des années Ricardo, l’ère Blanc. J’ai vu des grands joueurs, Pauleta, Meriem, Roche, Plasil, Diarra, Chamakh, Tremoulinas, Planus, Mavuba, Carasso, Gourcuff... et beaucoup d’autres. Et surtout le grand Fernando Cavenaghi, 47 buts en 111 matchs. Je ne saurais dire pourquoi, mais j’ai adoré ce joueur argentin.

Puis, quand je suis parti à Blanc-Mesnil, j’ai continué à suivre de près ou de loin les résultats. Chaque année, je me rendais deux ou trois fois au stade Chaban-Delmas puis au Matmut Atlantique, stade froid, situé à côté du vélodrome. Le foot business conduit à construire ce type de stades, hors des villes, là où il n’y a aucune vie aux abords. Tout est fait pour construire des buvettes hors de prix et augmenter le prix des places qui restreint de plus en plus l’accès au stade à un public populaire. J’ai suivi aussi avec inquiétude l’évolution capitalistique et assisté à la dérive d’un club, qui s’est vendu à un fonds d’investissement états-unien, puis à un autre fonds, pour au final être racheté par Gérard Lopez. Tout en renonçant à son identité, son histoire, sa formation, et en s’éloignant de ses supporters, donc de son âme.


Notre club historique, avec une histoire de plus de cent-quarante ans, est l’illustration de cette dérive du foot et de ces fonds de pension qui n’ont aucune visée ni aucune ambition sportive, mais qui gèrent des clubs comme ils gèrent des entreprises capitalistiques, où le beau jeu doit s’effacer derrière la rentabilité financière. Les supporters du Red Star ont des raisons de s’inquiéter.


Aujourd’hui, je suis triste, car avec cette relégation en ligue 2, ce sont mes souvenirs d’enfance mais aussi de jeune adulte qui sont amochés. Je repense à tous ces matchs et à toutes ces émotions qu’ils m’ont fait vivre. Je me rappelle de matchs précis, de moment passé avec mes amis.


Je resterai quoi qu’il advienne un supporter des Girondins. Et je me rendrai au stade en ligue 2. Et même en National si le destin s’acharnait. Je pense aujourd’hui aux salariés qui vont vivre un plan de licenciement avec la relégation. Je pense également aux supporters. Je leur témoigne à tous ma solidarité.


D’autant plus que j’avais choisi cette année pour faire découvrir les Gigis à mon grand fils de sept ans qui, lui aussi, aime le foot. Je voulais que son premier match, ce soient les Girondins, même si, je voyais bien que ni le jeu, ni le courage n’étaient présents sur le terrain. Nous sommes descendus pour Bordeaux-Troyes. Ils ont perdu 2 à 0, dans un match d’une pauvreté extrême.


À la sortie, mon fils m’a demandé si j’avais déjà vu un jour les Girondins gagner un match.

S’il savait !




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