Restera-t-il encore des paillettes à Cannes ?

19 Mai 2026

Dans l’ombre mais omniprésent…et omnipotent. Vincent Bolloré ne parade pas sur le tapis rouge. Pas de signature d’autographes, de selfies ni d’interviews. Et pourtant, au festival de Cannes, il est la tête d’affiche du cinéma français. Nombreuses et nombreux sont celles et ceux qui dénoncent depuis des années l’accaparement par ce magnat des organes médiatiques, doublé d’un contrôle et d’un verrouillage des contenus déplaisants.

Les achats compulsifs de Bolloré semblent aujourd’hui sans limite pour agrandir son empire : du hall de gare avec les Relay, aux devantures de cinémas UGC, lorsque vous allumez votre radio sur Europe 1 et 2, quand vous êtes installé sur votre canapé devant Canal + ou Cnews. Le programme télé avec Téléloisirs c’est lui, votre chanteur préféré à l’Olympia, toujours lui, idem pour le dictionnaire Larousse de votre enfant et le Livre de poche emporté dans votre valise pour les vacances.

Il y a seulement 15 jours, le député d’extrême droite Charles Alloncle rendait son rapport contre l’audiovisuel public. Là pour une fois ce ne serait pas lui. Quoique. Le journal Le Monde révélait qu’une liste de questions avait été transmise par le groupe Lagardère (contrôlé par Bolloré) aux députés dans le cadre des auditions de la commission d’enquête histoire de peser sur le contenu.

Cette emprise médiatique, culturelle et financière est très inquiétante.

Ainsi, le weekend dernier, 600 professionnel.le.s du cinéma signaient une tribune dans le journal Libération dénonçant « l’emprise de Bolloré ». Le texte interpelle sur la mainmise de l’actionnaire sur le cinéma français, de sa création à sa diffusion. Comme le démontrent les nombreux licenciements, les suppressions d’émissions satiriques ou d’investigation, les procédures-bâillon dans le cadre de son empire médiatico-culturel, on ne peut que craindre que son projet d’investissement ne soit pas purement philanthrope. Bolloré chantre de l’exception culturelle française et généreux mécène ? Que nenni.

Son projet ultra-conservateur rejoint celui de l’extrême-droite, main dans la main ils mènent la bataille contre la diversité, l’audiovisuel public et la création cinématographique avec les attaques lancées à l’encontre du CNC.

Le couperet est vite tombé sur Cannes : au brunch du dimanche, entre deux petits fours et une coupe de champagne, Maxime Saada, directeur général de Canal + et porte-voix de Bolloré – grand absent de cette sauterie – semble être prêt à couper des têtes. Pour lui, cette tribune est une « injustice ». La sanction ne se fait pas attendre : Canal + ne travaillera plus avec les signataires.

Cette censure est une réponse violente.Certains semblent baisser les yeux à Cannes, des réalisateurs et producteurs, jusqu’à l’Arcom, cherchent la médiation et l’apaisement. Pourtant, la première vague de signatures lance un soulèvement : des centaines de professionnel.les viennent rejoindre la première cohorte – la tribune atteignant déjà 2000 signataires, malgré les menaces du géant du cinéma.

Rappelons qu’à la fin des années 30, nos voisins italiens inaugurent en grandes pompes – ou bottes brunes – la Mostra de Venise. Vitrine du fascisme italien, ce festival fait également la part belle aux films du IIIè Reich et Goebbels est un invité de marque. En réaction et pour défendre son prestige culturel, avec le soutien notamment de la CGT, la France lance en 1939 le festival de Cannes, qui ne verra finalement le jour qu’à la fin de la guerre.

A l’approche des élections de 2027 qui nous font craindre le pire, notamment pour la culture, mais pas que, ce détour historique s’avère nécessaire pour que Cannes ne devienne pas Venise en 1939.

Il est possible de faire vivre la création autrement que soumis au mur de l’argent.

Alors que nos institutions, notre liberté de création, notre savoir-faire culturel pourraient être mis à mal voire démantelés suite aux échéances électorales à venir, il est plus que nécessaire d’assurer l’indépendance des professionnel.les, de la création à la distribution en passant par le financement et la diffusion.

Nous pouvons faire autrement : convoquer de nouveaux états généraux de la liberté de création, exiger un soutien fort de l’Etat qui a le devoir de faire vivre cette liberté, cette exception culturelle, et adopter urgemment une loi pour séparer l’argent des médias et de la culture. Car « un peuple qui abandonne son imaginaire à l’affairisme se condamne à des libertés précaires » (Jack Ralite, 1987)

Partie d’un même empire dévoré par les néo-fascistes, les médias d’information doivent s’associer à ce combat démocratique. Comme l’a affirmé Anna Mouglalis « le silence ne sauvera personne ».

C’est ensemble que nous ferons front !

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